Enseigner le roumain contre le racisme

A Ladispoli, une commune de la région de Rome, les enfants apprennent le roumain dès la maternelle. Dans cette ville à forte population immigrée, majoritairement roumaine, l’introduction du roumain comme langue obligatoire a suscité l’incompréhension, voire la colère de certains parents d’élèves. Riccardo Agresti, le directeur de l’école Corrado Melone, y voit, lui, une manière de favoriser l’intégration et l’ouverture culturelle.

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Les élèves de l’école primaire Corrado Melone suivent la leçon de roumain – Source : La Repubblica

Le 15 septembre, les établissements scolaires de la région de Rome font leur rentrée. Dans les semaines qui suivent, Ladispoli, une commune de 40 000 habitants située en bord de mer à 50 kilomètres de Rome, est au centre de l’attention médiatique. Pour cause, l’introduction d’un cours de roumain dans deux écoles publiques de la ville. Un cours obligatoire, des parents mécontents et les chaînes de télévision débarquent de la capitale. Canale 5, La 7, Sky, Rai 3, ainsi que divers journaux se succèdent à la sortie des écoles.

Dans les écoles maternelles et primaires, Corrado Melone et Ladispoli 1, le cours de langue, de culture et de civilisation roumaine est obligatoire une heure par semaine pour tous les enfants de 3 à 10 ans. Il fait partie du programme scolaire comme peuvent l’être les mathématiques et l’italien. Au total, 230 enfants pratiquent le roumain à Ladispoli. Un projet intégralement financé par la Roumanie. Dans une ville où les Roumains représentent près de 20 % de la population, l’initiative a pour objectif de favoriser l’intégration et l’ouverture.

Mais, devant les caméras, rares sont les parents qui comprennent l’utilité d’un tel cours. Au contraire, dans un reportage vidéo publié par La Repubblica, une mère s’énerve : « Moi je suis contre, nous sommes en Italie et les enfants ne parlent pas l’italien, je ne vois pas pourquoi ma fille devrait apprendre le roumain. » L’argument qui revient le plus souvent c’est le manque d’utilité pratique de cette langue. Le roumain n’est parlé qu’en Roumanie contrairement aux autres langues enseignées à l’école, l’anglais et le français, jugées plus utiles par les parents pour l’avenir de leurs enfants. L’autre argument le plus mis en avant par les parents, c’est la nécessité de s’intégrer : « ce sont à eux de faire des efforts et pas à nous »Le reportage de la chaîne de télévision, La 7, multiplie les témoignages racistes : « Le roumain n’est pas une langue ! Le roumain n’est pas une culture ! », s’égosille une mère sur le trottoir de l’école.

riccardo 7Plus d’un mois après la rentrée scolaire, Riccardo Agresti, le directeur de l’école Corrado Melone ne se lasse pas de faire de la pédagogie et d’expliquer son projet scolaire aux parents d’élèves et aux médias qui défilent dans son bureau. Assis entre un drapeau Pace, (le drapeau symbole de l’opposition à l’intervention de l’Italie en Irak en 2003) et les drapeaux italiens et européens, le directeur répond inlassablement aux questions. Même par mail :

  • Les cours de langue et de civilisation roumaine sont financés par le gouvernement roumain. Comment est née cette initiative ?

L’initiative remonte à un accord bilatéral de 2007 entre les deux ministres de l’éducation, italien et roumain ; des accords conclus ensuite aussi par d’autres pays européens. Notre école a candidaté pour accueillir le cours de roumain, il a été choisi, avec d’autres, et il suit son cours depuis 2007. Au départ le cours était facultatif l’après-midi, mais il y a quatre ans notre établissement s’est agrandi. Nous avons accueilli des classes de primaire et de maternelle, en plus de celles du collège. Donc j’ai proposé d’enseigner la langue, la culture et la civilisation roumaine aussi aux petites classes, mais sur les horaires du matin, donc à l’intérieur des horaires scolaires.

  • Pourquoi avoir fait ce choix ?

A Ladispoli, la communauté roumaine constitue environ 20% des habitants et l’école est à l’image de ce pourcentage. Dans chaque classe au moins 4 ou 5 enfants sont roumains. Ils connaissent parfaitement l’italien et souvent ce sont de très bons élèves parce que plus attentifs et plus motivés pour travailler. Alors que les enfants italiens ne connaissent pas la langue ni les coutumes de leurs camarades de classe. On sait tous que l’homme a une peur ancestrale de ce qu’il ne connaît pas. De l’ignorance et de la défiance naissent des incompréhensions et puis de la haine. Notre école a comme but fondamental de favoriser la fraternité, mais elle ne peut naître que s’il existe une connaissance réciproque. Quand j’ai eu l’opportunité d’avoir un cours gratuit de langue, de culture et de civilisation roumaine, naturellement j’ai eu l’idée de l’intégrer dans le temps scolaire.

  • Certains parents affirment qu’il serait mieux d’apprendre correctement l’anglais et de ne pas enlever d’heures aux matières principales. Qu’est-ce que vous leur répondez ?

C’est évident que la langue anglaise est plus utile que le roumain. Mais l’existence du cours de roumain ne réduit absolument pas le programme, au contraire même ! Le professeur d’anglais donne ses leçons comme d’habitude. Je suis évidemment d’accord sur la nécessité de pousser l’enseignement de l’anglais, mais personne ne fournit les fonds nécessaires à l’école pour avoir, par exemple, une assistante de langue anglo-saxonne qui serait très utile pour l’apprentissage des sonorités.

  • L’intégration du roumain dans le temps scolaire a provoqué la colère de certains parents. Comment vous l’expliquez ?

On dit que l’Italie est un pays d’accueil, mais ce n’est pas le cas. Ou plutôt, tous les Italiens ne sont pas accueillants. Si un bon nombre de citoyens n’ont pas oublié comment ont été traité leurs arrières grands-parents ou leurs grands-parents qui ont émigré aux Etats-Unis et en Allemagne, beaucoup d’autres, trop, même s’il s’agit d’une minorité, sont xénophobes et donc antieuropéens, simplement parce qu’ils sont ignorants. L’ignorance produit d’infâmes personnages politiques qui font carrière en profitant de cette ignorance. La preuve de leur hypocrisie apparaît quand ces mêmes politiques méprisent les musulmans, mais font des courbettes aux arabes qui amènent de l’argent et acquièrent les palais de beaucoup de villes italiennes.

  • Un responsable de la Ligue du Nord a déclaré : « Nous sommes devenus fous. Au lieu d’enseigner aux immigrés l’histoire, la culture et les lois de notre pays dans les écoles, ils contraignent nos enfants à apprendre les langues et les cultures de ceux qui arrivent chez nous. » Ce n’est pas cela le rôle de l’école, enseigner la culture italienne ?

Je passe sur le fait que la connaissance des langues étrangères, qu’elles soient plus ou moins parlées, est indiscutablement un enrichissement culturel immense. Le devoir de l’école est d’aider à l’intégration et de miner à la base les possibles racines de la haine. Celui qui aime son prochain n’a rien à apprendre de ce cours, sinon l’enrichissement culturel, alors que l’enfant qui vit dans une famille où règne l’ignorance doit suivre ce cours, afin qu’il connaisse mieux son propre voisin en découvrant qu’il n’est pas si différent de lui. Voilà pourquoi le cours se déroule le matin et n’est pas facultatif.

  • Est-ce que vous considérez l’introduction de ce cours comme un acte politique ?

Oui. Je ne peux pas nier que même l’éducation est un acte politique. Elle l’est dans le sens où nous nous fixons l’objectif de la paix et de la fraternité et que nous agissons dans ce sens. Cela à mon avis c’est de la politique, mais avec un « P » majuscule.

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